Les Chroniques De Naerg
Le cycle de la fin des temps

written by Aed Morban

 

Prélude

    Chapitre premier            Chapitre second              Chapitre troisième             Chapitre quatrième

 

 

Prélude

''Où Albiorix médite et songe.''

On the album :

1. Alba bheadarrach'smire ga'd fhaguil dubh (intro)

 

    Albiorix, ''le roi des rois'' selon le terme pompeux utilisé par les Keltains pour nommer celui qui les représentait, méditait du haut de sa tour sombre en observant la mer d'un œil morne. L'automne touchait à sa fin et une bise glaciale soufflait du large. Albiorix pensif et d'humeur morose, se ressassait sans cesse les paroles du vieux fou qu'il avait fait décapiter la veille. ''Les multitudes noires déferleront par delà les mers, prépare-toi à faire ton choix et à mourir''. Il avait du mal à se l'avouer mais les paroles du dément l'avait profondément perturbé. Peut être était-ce les trois grues qui survolèrent l'échafaud ou les larmes de sang pleurées par son cheval. Non, il ne croyait plus à ces superstitions d'un autre âge, son esprit était par trop rationnel et s'il honorait encore les dieux par tradition, il doutait de leur bienveillance suite au drame de son enfance et à sa destiné tragique. Par simple curiosité, c'est du moins ce qu'il essayait de croire, il avait déchiffré le Breithsgorr'od, ces antiques pierres gravés d'oghams. Ces inscriptions d'origine divine étaient quasiment oubliées et très peu de monde savait encore les déchiffrer. Ce qu'il y avait découvert, il n'en parla à personne, il ne pouvait pas se faire à l'idée de ces légendes absurdes. En bas de la tour, les vagues furieuses déferlaient sur les rochers noirs et déchiquetés, les embruns pulvérisés par la force du vent répandaient une odeur saline. Ainsi l'Armageddon lui était prédit, le troisième frère de la troisième génération après l'apostat. Cette prophétie était complètement absurde mais cela concordait : ses deux frères aînés étaient morts dans le massacre de sa famille et l'oncle de son père était l'apostat. Il avait renié les anciens dieux pour adopter le culte de l'Unique, dieu dégénéré et avide de souffrance des Kroniens. De très beaux poèmes décrivaient de façon assez réaliste la manière dont une foule en furie, manipulée par le grand concile, le démembra vif... Mais pourquoi cette malédiction devait-elle retomber sur lui ? Son règne était prospère et paisible. Même si son rôle était très limité, il n'était pas étranger à cette prospérité, il était aimé de son peuple et on le surnommait même Albiorix le juste pour sa droiture. Il était en paix avec tous ses voisins et était allé jusqu'à signer un pacte avec les Kroniens, ennemis héréditaires et ô combien haïssables des Keltains ! Cet accord, gagé par de nombreux otages, n'était cependant pas des plus sûr car il savait le peu d'utilité d'une telle pratique vu le peu d'importance que les Kroniens attachaient à la vie dès qu'une parcelle infime de pouvoir était en jeu. Une corneille venue de nul part se posa sur un moellon de la tour, elle avait une allure étrange et un croissant argenté luisait sur sa tête. La corneille ricana et se mit à parler ''Des montagnes seront balayées, des continents submergés, des peuples exterminés, l'Eritrain Drun est sur ton monde, le cycle touche à sa fin prépare-toi au Nar Codacht Roghurn.'' Soudain un éclair d'une intensité inouï fendit le ciel, inondant la mer d'une clarté surnaturelle et éphémère. Il eut alors une vision infernale, elles étaient là, les multitudes sombres, couvrant l'horizon de leurs voiles d'ébènes. Elles arrivaient portées par les ailes de la prophétie. Un rire de dément sortit de la poitrine du roi. ''Ainsi mon destin est de faire la guerre", et le goût du sang emplit sa bouche, "je lèverai des armées innombrables et massacrerai mes ennemis, Tremblez hordes immondes, vous regretterez d'avoir excité la colère d'Albiorix le sanguinaire.'' La corneille s'envola et le tonnerre gronda. La guerre était aux portes d'Ultraigh.

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Chapitre premier

''Comment, à l'aurore les sombres armées Formors assaillirent le royaume
d'Ultraigh et les trois fameuses batailles qui s'en suivirent.''

On the album :

2. Ultraigh tri codacht'ruin


 

    Un silence surnaturel régnait sur la côte de Noargairth en ce froid matin d'hiver. Le temps était comme suspendu et une brume opaque donnait au paysage une allure d'autre monde. Soudain une immense clameur retentit... Slairgh ! slairgh ! slairgh ! Les armées innombrables des Formors, nuées infernales sortit du brouillard comme par enchantement, déferlèrent telle une vague monstrueuse de chair et d'acier sur TirhGoardch, la seconde cité fortifiée du royaume. A cette vue les guetteurs en hauts de leurs remparts, bien qu'hommes solides et vaillants guerriers, moururent tant l'effroi leur fut grand. Surpris par cette attaque inattendue, les Keltains se firent balayer par ces hommes féroces venus de par delà les mers. Mais le courage du peuple d'Ultraigh était grand et ils résistèrent avec opiniâtreté. Après de violents combats les survivants se retranchèrent dans le donjon. Mais voyant que l'issu était sans espoir et que les Formors se livraient à force pillages et atrocités sur leurs gens, ils tentèrent une sortie suicidaire et se firent exterminer jusqu'au dernier. Dans la ville maintenant prise, tout n'était que massacre et désolation et la nuit retentissait de cris de terreur et d'agonie alors que les flammes d'un immense brasier éclairait l'horizon : les Formors démoniaques brûlaient leur flotte en chantant une ode de tristesse et de chagrin car ils leurs étaient pénibles et douloureux de ne plus jamais revoir le pays qui les avait vus naître.

    Pendant ce temps, le conseil de guerre Keltain se réunit à MinAstarach, où se trouve le trône du roi des rois. Albiorix, qui y siégeait depuis deux fois neuf années, décida de ne tenter aucune offensive contre les envahisseurs avant que leurs forces tout entières ne fussent rassemblées. Si cette décision était sage, elle ne fut pas plaisante aux oreilles des héros qui poussèrent des cris de protestations et de frustrations car leur désir de venger les leurs, d'occire les infâmes Formors et de les renvoyer à la mer d'où ils étaient venus les enflammaient d'une ardeur guerrière farouche. Caturix fils d'Albiorix s'emporta et traita son père et roi de couard et de lâche. Albiorix se vit dans l'obligation de le congédier car nul ne pouvait élever la voix et jeter des injures en ce lieu sans s'en trouver banni pendant trois lunes. Mais il avait de grands remords car il savait son fils perdu et ne pouvait l'empêcher de combattre sans causer dommage à son prestige et mieux valait pour un héros de mourir glorieusement que de vivre honteusement et sans honneur. Caturix et les bouillants héros d'Ultraigh se réunirent alors et se préparèrent à pourfendre les envahisseurs. Deirdra, fille d'Albiorix et sœur de Caturix, tenta désespérément de l'en empêcher car elle l'aimait d'un amour tendre et fraternel, mais en vain car toutes les lamentations du monde n'auraient put l'empêcher d'affronter son destin. C'est ainsi que les plus vaillants héros du royaume montèrent à l'assaut des Formors.

    Arrivés en vue des murailles de TirhGoardch, les héros Keltains poussèrent des cris de défis de sorte que les héros Formors durent sortir de la forteresse et combattre en terrain équitable. Ils se firent face en silence puis Elcmar, le guerrier aux yeux ardents, lança une joute oratoire et chacun rivalisa alors de verve et d'éloquence pour couvrir l'adversaire d'insultes et de ridicule. Mais les Formors utilisèrent leur sombre magie et firent surgir du sol une armée de brume. Le combat commença alors. Caturix se changea en roue de feu et ravagea les rangs ennemis, Amerginn, son frère de lait, se contorsionna suivant l'art des sorcières de Moirdoarché, ses yeux lui sortirent de la tête, son visage devint affreux à voir et ses membres s'allongèrent et se déformèrent le faisant ressembler à un monstre gigantesque et terrifiant. Les héros firent des tours de forces et des prodiges d'adresse tant et si bien que se fut la plus violente et incroyable bataille de tous les temps. Chaque coup d'épée porté par Caturix aux rangs ennemis décapitait vingt formors, sa lance perçait le cœur de trois fois vingt et son char de guerre tiré par ses deux fougueux destriers en tuait trois neuvaines. Les épées adverses ployaient contre son bouclier et ils étaient bien incapables de lui causer la moindre blessure. Mais voyant cela Cairn, petit-fils de Balor le sombre, roi des nuées Formoriennes, s'en fut au devant du sanglant guerrier. Il exécuta le tour du bélier et fracassa le bouclier de Caturix. Pris de fureur ses yeux s'embrasèrent et son visage devint celui d'un sanglier, des défenses lui sortant de la gueule. Il assaillit violemment Cairn. Le duel fut d'une férocité sans précèdent. Cairn dévia la lance infaillible de Caturix et la pointe se brisa. Caturix exécuta alors la botte secrète du chien bondissant et porta un coup fantastique et inattendu à Cairn, mais celui ci para et les deux épées se rompirent dans un fracas assourdissant. Deirdra qui s'était changée en faucon pour observer la bataille descendit et tenta de les séparer, mais ils étaient dans une telle fureur qu'ils n'entendirent pas ses supplications et continuèrent le combat à main nue. Au bout d'un temps fort long, la lune ayant effectué les trois quarts de sa course, Cairn finit par avoir l'avantage et profitant d'un moment de faiblesse de Caturix, lui fractura les os de la tête de sorte que Caturix mourut sans dire mot. N'ayant plus d'épée, Cairn le décapita à l'aide de ses dents. C'est ainsi que le plus valeureux de tous les héros d'Ultraigh tomba. Sa sœur qui n'en pouvait plus de douleur et de peine pleura sur le cadavre raccourci de Caturix et supplia Cairn de lui laisser la dépouille de son frère dans son intégrité, il en fut fort contrit car la tête de Caturix était sans doute l'un des trophées les plus prestigieux qu'un guerrier puisse avoir en sa possession, mais pour la première fois de son existence il fut ému par les pleurs de la jeune fille qui était d'ailleurs d'une très grande beauté et accorda faveur à sa demande. La bataille était maintenant terminée et les héros Keltains avaient été défaits par les Formors. Le sang des plus vaillants guerriers d'Ultraigh gorgeait le sol.

    Mais pendant le temps que dura la sanglante bataille des héros, la grande armée fut levée. La contrée entière résonnait des airs martiaux de cornemuses et de tambours. Tous les guerriers Keltains étaient présents, en hordes disparates ils avançaient, couvrant l'horizon de leurs bannières colorées. Les durs Birtoaichg, fameux cavaliers gardant les marches de l'Est, avançaient en tête montés sur leurs fiers destriers, leur bannière verte claquant au vent. Les Serkaming des forêts du sud était peints de manière effrayante et marchaient en brandissant leurs puissantes haches à deux mains. Les farouches Gaidhealach'en, tous torses nus, descendaient de leurs hautes terres en entonnant de rudes chants guerriers, ils étaient certainement les moins disciplinés mais une fois le combat engagé, ils entraient dans une telle fureur que rien ne pouvait les arrêter à part la mort. Les armées de la province de RinghreanTar étaient les plus nombreuses, ils étaient sans doute les moins endurcis à la guerre, certains portaient même de légères armures. Leurs capes bleu vif resplendissant sous le soleil matinal, les fiers sujets de Noardiché étaient de valeureux marins et de fameux bardes, personne n'osaient les défiés, tant par peur de leurs satyres cinglantes qu'à cause de leur habileté au poignard. Enfin fermant la marche, tels de sordides croque-morts, les disciples de Bodararchand tout de noir vêtu. Ils avaient quitté les lugubres îles du Nord pour se joindre à l'appel de leur roi. Mais si grande étaient leurs magies, plus grandes encore étaient la terreur qu'ils inspiraient à leurs ennemis, et même parfois à leurs amis car l'on disait d'eux qu'ils avaient le pouvoir de se changer en loup et en corneille et qu'ils raffolaient d'yeux frais et de sang encore chaud. Leurs colonnes silencieuses précédées de leur bannière couleur de sang et de nuit présageait des massacres à suivre.

    La troisième bataille eut lieu le troisième jour du neuvième mois, car les prédictions l'avaient jugé favorable. L'assaut fut donné, les armées Keltains recouvraient autant de collines où le regard pouvait porter. La masse sombre des Formors était immobile, les fiers guerriers hyperboréens attendaient impassibles dans leurs armures noires de métal enchantées. Soudain leurs rangs s'ouvrirent et surgi l'incommensurable Balor, dont la force pouvait briser des montagnes, mais ce fut par sa magie qu'il grilla et rôtit des centaines de guerriers Keltains. Dans la furie qui suivit les morts furent innombrables, formant des monticules de cadavres s'élevant jusqu'au ciel. Chaque armée tentait de percer les rangs adverses sans succès aucun. Les chars Keltains hérissés de piques et d'ergots d'acier ouvraient des sillons sanglant dans les lignes ennemies, mais ils étaient aussitôt comblés par des centaines de guerriers Formors surgis de nul part. Après trois jours et trois nuits de massacres et de luttes sans merci les deux armées reculèrent enfin, laissant une terre saturée de sang, de viscères et de membres épars, marécage sanglant pour toujours stérile jonché de corps atrocement mutilés, même les voraces corbeaux se trouvèrent écœurés par tant de carnage. Mais ni les Keltains ni les Formors ne gagnèrent bataille ce jour là...

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Chapitre second

''La trahison ou comment Deirdra fille d'Albiorix roi des rois Keltain le trahit
par amour pour Cairn petit-fils de Balor roi des Formors, et les malédictions et
autres peines qui s'en suivirent''

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3. The lamentable tragedy of Deirdra


 

Le rêve.

    La nuit qui suivit la troisième bataille de l'ost sanglant, Cairn rêva... Il rêva de massacre sans fin, de piles de corps déchiquetés, de fleuves de sangs, de montagnes de crânes éclatés ruisselant de cervelle... Mais il ne ressentait pas l'habituelle exaltation guerrière que de tels carnages provoquaient dans son âme de guerrier, il se sentait triste et gourd et l'air résonnait de pleurs de femmes qui le bouleversait, sentiment qui ne lui était point familier. Puis il se trouva dans une immense plaine verdoyante d'herbes hautes. Sous l'apparence d'un loup, il trottait et les senteurs qu'il percevait étaient agréables et fraîches. La vue d'une biche réveilla en lui son appétit meurtrier. Il la coursa à travers la prairie. Elle était d'une grâce incroyable et ses sabots féeriques semblaient ne jamais toucher le sol. Elle l'esquivait avec une grande facilité et semblait se jouer de lui. Mais il finit par la rattraper et s'apprêtait à la mettre à mort lorsqu'il reconnut la femme qui lui avait supplié de lui laisser la dépouille de Caturix et il en fut grandement perturbé. Mais à ce moment un visage apparut comme suspendu au-dessus d'eux. C'était celui d'une femme mur d'une très grande beauté mais il était ravagé par les larmes et une douleur indicible en émanait. Elle leur parla d'une voix si triste qu'elle semblait porté tous les malheurs et les peines du monde tant et si bien qu'ils en furent bouleversés jusqu'aux tréfonds de leurs âmes. ''Je n'en peux plus, je n'en peux plus de voir mes enfants tomber, moi qui vous ai engendrés, je n'en peux plus de les voir mourir dans de tels carnages. Leur sang ne doit plus gorger la terre nourricière au point de la rendre infertile. Tous ces pleurs me dessèchent et bientôt je n'aurais plus la force de jouer mon rôle. Un grand événement se prépare et vous êtes des jouets entre les mains de dieux fous. Je vous en conjure, faite que cela n'arrive pas car si Albiorix fait le mauvais choix alors la terre ne sera plus. Soyez mes héros, faites que cette guerre cesse, la vie n'a pas d'importance aux yeux de ces dieux sanguinaire mais leur folie menace l'équilibre de ce monde. Vous devez les arrêter car vous êtes tous mes enfants...'' La tête se désagrégea soudain dans un hurlement de douleur épouvantable et des images atroces les assaillirent ; des paysages désolés et exsangues d'où toute vie est absente, des mères accouchant de cadavres déjà décomposés, des sexes desséchés et mutilés de femmes estropiées... A son réveil Cairn comprit que ce rêve n'était pas sortit de son imagination et il était tout enflammé du désir de revoir cette femme biche. Il demanda conseil à Urnusta, la grande devineresse Formor, afin de comprendre les sombres desseins des dieux. Celle ci par des enchantements magiques invoqua l'esprit marin de Yorn qu'elle avait enchaîné et dont elle se servait pour espionner les méfaits des dieux profonds. Yorn leur appris que Nyrdog, la puissance régnant sur le monde des profondeurs, avait fait alliance avec un agent aérien et qu'ils étaient la cause des cataclysmes qui ravageait leur archipel. Cairn comprit alors qu'ils étaient le jouet d'une machination qui dépassait l'entendement humain, et même Formor. Il serra contre lui l'amulette de Rylkia, le sanglant dieux loup dont il était le champion. Pourquoi le poussait-il à combattre si cela devait les conduire à la perte de son peuple tout entier ? L'envie de sang frai que provoquait le contact de l'amulette lui donna la réponse. Rylkia était aussi féroce que stupide, seule le carnage lui était plaisant. Cairn prit alors une décision grave, il ôta l'amulette et la brisa en maudissant son dieu tutélaire. Voyant le geste sacrilège commis par Cairn, Urnusta le maudit et lui promit grande peine. Il l'occit sans un mot et pour la première fois de son existence il fut dégoûté par son meurtre. Il avait renié son dieu, son destin était celé...

 

La rébellion.

    Il fallait faire vite. Dès le lendemain, Deirdra fit parvenir une missive à Cairn grâce à son faucon familier. Elle lui proposait une entrevue afin, disait-elle, d'en finir avec cette guerre meurtrière. Cairn, trop heureux de cette initiative car en vérité un doute affreux l'avait envahit, lui répondit qu'il le souhaitait plus que toute autre chose au monde. Une entrevue fut organisée et les deux élus purent se rencontrer en secret au fond d'un bois la nuit suivante. Il tentèrent de s'accorder, la haine et leur désir de vengeances auraient dut rendre toute conciliation impossible mais le sort était déjà jeté et ils étaient éperdument épris l'un de l'autre. Leurs sangs brûlaient en communion d'une passion exacerbée. Leur étreinte fut passionnée.  (...)  Avant de ce quitter-ils se jurèrent de mettre fin à cette guerre sans nom.

    De retour à MinAtarach, Deirdra voulut demander audience à son père et roi, mais elle appris que celui ci avait pactisé avec les ignobles kroniens et cela la mit dans une violente colère. Les kroniens étaient puissants et Albiorix désiraient les utiliser pour exterminer plus aisément les étrangers qui avait envahit ses terres, pillés ses villes et tués ses gens. Mais Deirdra n'entendait rien de ce langage et c'est dans un état de fureur noire qu'elles se rendit à la salle du trône. Malheureusement Lucius, l'émissaire Kronien, un homme très courtois et d'une franchise trop apparente pour être sincère, avait déjà séduit le roi par sa rhétorique savante et son fiel empoisonnait l'esprit tourmenté du roi. Lucius compris immédiatement la menace que représentait Deirdra et en réponse à ces accusations, il s'étonna simplement qu'un roi puisse donner la moindre valeur aux paroles d'une femme de surcroît jeune et sans expérience de la politique ; en effet pour ce peuple asservi au funeste Kran, la parole d'une femme était fiel ou vent. Fulminante, Deirdra s'en fut. Résolue de tout faire pour tenir ses promesses, elle passa à l'action. Elle réunit de nombreux fidèles car derrière ses charmes elle cachait une éloquence et un charisme rare que beaucoup de chefs de guerre lui enviaient. C'est ainsi que la propre fille du roi monta une sédition. Malheureusement des espions Kroniens, ce peuple excellant naturellement dans toutes les entreprises lâches, avertirent le roi. Il fut très peiné par la nouvelle, il ne put comprendre pourquoi Deirdra voulait pactiser avec ceux qui avaient tué son frère et tant d'autre de ses gens et amis. Il entraîna alors sa fille dans une embuscade où elle fut capturée après un bref combat, trois jours à peine après sa rencontre avec Cairn. Albiorix, qui rechignait à lui faire subir la question extraordinaire, envoya quérir Gwynd, un lanceur de charmes qui excellait dans la lecture des âmes. Ainsi il eut connaissance de son amour pour Cairn et en fut fort contrit. Dans son esprit torturé par le choix insensé qu'il avait dut faire, germa un plan machiavélique. Une missive fut envoyée à Cairn. Il utilisa un faucon de même race que celui de Deirdra de telle sorte que celui ci crut qu'il était envoyé par elle. Lorsque Cairn le reçut il fut grandement peiné d'apprendre le chantage odieux que jouait Albiorix : la tête de Balor, son aïeul il devait rapporter pour revoir celle de sa bien aimé intacte. Transit de douleur il alla quérir l'aide de celui ci, l'implorant de monter une expédition afin de la ramener. Devant le refus obstiné de Balor, qui déjà le soupçonnait du Meurtre d'Urnusta, Cairn se mit en furie, sous sa douleur ses veines lui sortirent du cou et un flot de sang jaillit de ses oreilles. D'un revers d'épée il décapita son gigantesque aïeul et s'enfuit avec son trophée sans que personne ne puisse l'arrêter tant sa fureur était grande. Pendant trois jours et trois nuits il chevaucha à toute volée, la tête sanguinolente fichée à sa lance. Durant la première nuit un prodige se produisit, la tête lui adressa la parole : ''en paiement de ta double trahison, envers Rylkia et envers Balor, envers le monde de l'au-delà et celui ci, tu seras maudit. Du monde qui t'entoure seul la fadeur et la puanteur tu pourras goûter et sentir, et de ces deux plaisirs tu ne pourras plus jouir''. La seconde nuit, le prodige se reproduisit et la tête lui parla de nouveau : ''en paiement de ta trahison tu seras encore maudit, chaque son que tu percevras sera sinistre et laid, la musique sera pour toi torture et la plus suave des voix féminines auras la douceur d'une plainte de vautour''. La troisième nuit, le prodige se reproduisit encore : ''en paiement de ta trahison tu seras maudit encore et encore, tes yeux seront désormais aveugle à toute beauté en ce monde et le jour comme la nuit ne seront pour toi que mornes crépuscules''. Mais Cairn ne prêta pas la moindre attention à ces malédictions proférées contre sa personne. Son esprit tout entier etait tourné vers sa bien aimé dont il sentait la vie en danger, il galopait si vite sur son destrier fantastique qu'il ne rendit pas même compte de l'altération de ces sens. Enfin il arriva en vue des formidables murailles de MinAstarach. Mais la capitale d'Ultraight lui parut bien miteuse et décrépite. Il entra en trombe sur la grand place ou un échafaud etait déjà dressé et sauta à bas de son cheval en brandissant la tête coupée. De l'assemblé réuni qui semblait l'attendre, un homme de bien triste figure s'adressa à lui, une couronne informe surplombant un visage gras et bouffis. ''Ainsi toi aussi tu as trahi'' lui dit-il d'une voix moqueuse et sifflante, ''pour te remercier de ton crime odieux je te laisse la vie de ma fille, mais sache que vous serez abattus si vous avez le malheur de revenir ici bas.'' Une fille repoussante fut précipitée à ses pieds, et l'implora d'une voix croassante, courroucé par ce manège incompréhensible auquel il n'entendait rien, il la repoussa violemment et s'exclama ''Qui est cette gueuse et ou est donc Deirdra que je venais quérir, le mendiant le plus vil aurait plus l'air d'un roi que le bouffon dont vous avez l'allure''. Albiorix sembla s'étonné de ces paroles offensantes, puis il éclata d'un rire gras et empoignant sa lourde épée, il trancha la tête de la fille prostrée aux pieds de Cairn. La tête sanguinolente de Balor s'anima alors et partit d'un rire dément que tous furent effrayés d'entendre. Puis elle hurla ''les dieux ont puni celui qui a défié la loi des pères'' Cairn se ressaisit enfin et s'aperçut que la fille était bien Deirdra sa chère et tendre aimée. A cet instant la raison le quitta pour toujours tant la douleur de cette révélation lui fut insupportable. Il se rua hors de la ville en hurlant, tuant tous ceux à porté de ses coups. Depuis plus personne ne l'a jamais revu.

   

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4. La complainte de Cairn


 

Ce n'est que bien plus tard qu'un barde du nom de Talahern le rencontra en rêve et nous transmis sa complainte dont voici le texte : ''Ecoute, écoute la complainte de celui trois fois maudit... Attendant que le jour se lève, je scrute les ombres de cette nuit éternelle... Car plus jamais le jour ne se lèvera pour moi. Perdu dans cet océan d'ombres même la lune se dérobe à mon regard. Pour toi j'ai trahi, mon amour, par ma faute tu as péri. De ton sang déjà froid ma bouche est pleine et tout désir de vie à quitter mes veines, mon cœur exsangue n'en peut plus de battre. Banni je suis pour l'éternité, même la mort m'est refusé. Dans cette nuit sans fin j'erre, chaque minute mon supplice grandit... Non le soleil ne se lèvera plus pour moi, moi qui ai défié les dieux ! Une pâle lumière spectrale éclaire mes pas sur le chemin morbide de ma peine infinie. Ou es-tu être chérie ? Je t'appelle en vain... Les échos sordides de cette voix tant aimée résonnent à mes oreilles meurtries. Je te voie, fantôme évanescent, reste lugubre de la passion qui m'a détruit, alors que les contours flous de ton visage s'estompent dans ma mémoire tourmentée, ultime supplice d'une malédiction par déjà trop cruelle... Seul dans ce néant grisâtre je me morfonds, âme en peine à qui le trépas est refusé, éternellement...''

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Chapitre troisième

''Interlude : ou chacun complote et médite...''

On the album :

5. Pride and malevolence


 

    Kran était satisfait, Cairn avait payé pour sa trahison. Appuyés par leurs puissants voisins, les Keltains allaient écraser les envahisseurs Formors comme des mouches, d'autant plus aisément que le tyran Formor, Balor le guerrier magicien au pouvoir sans limite, avait été occis par son traître de petit-fils. Son plan avait parfaitement remplit son office. Son heure était proche. Albiorix, le roi des Keltains, n'était plus qu'un pantin entre les mains de ses émissaires Kroniens qui le droguaient jusqu'à la moelle. Les puissantes armées kronniennes étaient établies en Ultraight, oui, cela ne faisait aucun doute, les Keltains seraient bientôt à ses pieds, se prosternant devant sa toute puissante. Et le monde ne serait plus jamais le même, le prochain cycle sera sien... ou ne sera pas, il en avait l'intime conviction. Mieux valait pour lui l'anéantissement de Naerg à une nouvelle défaite, comme aux cycles précédents.

 

    Albiorix n'avait plus d'inquiétude sur l'issu de la guerre, mais il savait qu'il s'était trompé. Un pressentiment atroce le taraudait. Avait-il fait le jeu de son pire ennemi ? Il avait exécuté sa propre fille Deirndra pour sa traîtrise, ce qui était juste, mais déjà plusieurs nobles suivaient son exemple et dans le regard de ceux qui lui étaient restés fidèles il sentait le poids de leurs reproches muets. Il le savait, les Keltains arborait les Kroniens, et ils avaient raison, déjà ces prétendus civilisés se conduisaient en Ultraight comme en pays conquis. Il était si las. Albiorix voulait absolument éviter les dissensions dans son royaume ou alors les Kroniens n'en feraient qu'une bouchée une fois les Formors massacrés. Mais peut être y avait-il une solution ? Son esprit fatigué refusait de fonctionner, il se sentait si faible...

 

    La discussion fut orageuse. Mais ils avaient finalement voté pour lui à la majorité et aucun duel ne fut nécessaire. Hornd, le nouveau chef de guerre Formor, était satisfait mais il était inquiet à juste titre car il savait la situation désespérée. Les runes ne mentent jamais. Ils avaient dut quitter leurs îles hyperboréennes en catastrophe. Ce fut comme si tout les éléments s'étaient ligué contre eux : le feu sortit des entrailles de la terre et ravagea de nombreuses îles, des raz de marée assaillirent les côtes et détruisirent presque tous les ports, et il y eut cette pluie noire et gluante comme de la poix qui tomba pendant cinq jours sans interruption de telle sorte que leurs îles autrefois fertiles n'était désormais recouverte que de landes stériles. Ils avaient prié leurs dieux, offert leurs filles en sacrifices, mais cela n'avait pas suffit, ils en voulaient plus. Strog, le puissant dieu à la hache, lui avait parlé en rêve... il réclamait du sang et plus encore... il voulait la guerre. Les sages parlèrent de terres fertiles à conquérir au-delà des mers et nous partîmes, laissant les vieux et les impotents, ils doivent être morts de faim à présent que Vikhran est leurs âmes, a moins que la mer ne les ait engloutit, le grand prêtre de Strog eut la vision de nos îles sombrant sous les flots... Hornd avait eut l'impression que les dieux avaient perdu la tête, il en était certain désormais. Les deux premières batailles furent victorieuses, mais beaucoup trop de guerriers tombèrent lors de la troisième Codacht Ruin. Plus d'un Formor sur deux avaient perdu la vie... et maintenant ils allaient se faire tailler en pièce, même la puissance de leur magie ne pourrait leur permettre de vaincre. Les Keltains s'étaient alliés avec ces Kroniens et ils étaient innombrables. Un dernier espoir subsistait peut être. Un messager Keltain lui avait proposé un pourparler avec un chef rebelle à l'autorité royale. Ils voulaient la paix, quelle sottise ! Ces stupides Keltains avaient aussi perdu la tête, comme ce Cairn - que son souvenir soit maudit et que son âme erre à jamais dans les limbes infernaux, le messager prétendit que les Kroniens étaient les véritables ennemis de son peuple ; une certaine Déesse Mère avait parlé : ils étaient frères et ne devaient plus s'entre-déchirer. Mais Hornd ignorait tout d'une telle déesse et plus que jamais leurs dieux réclamaient du sang. Ils décida tout de même de convenir une rencontre avec ce qui devait être le chef de la rébellion Keltain.

 

    Grannos attendait depuis bientôt une heure, la lune était belle et éclairait d'une lumière douce la clairière où il attendait. Il songeait à cette guerre absurde, les Formors avaient massacré sa famille... et pourtant il s'apprêtait à trahir son roi pour s'allier à eux, quel non-sens. Pourtant il savait qu'il faisait le bon choix et la plupart des chefs de guerre étaient prêt à le suivre. Trahir son roi, quelle vilenie, mais Albiorix n'était plus lui-même, la manière dont il avait exécuté sa fille était sans équivoque, non décidément quelque chose de louche se tramait dans les coulisses du trône. Les émissaires Kroniens avaient une emprise totale sur lui, c'était une évidence, ces rats se pavanaient comme des porcs en rut et traitaient les plus grands seigneurs d'Ultraight en vassaux. Jamais il ne céderait à ces chacals, les bénéfices matériels de leur civilisation ne valaient rien face à leur conception étriquée et pervertie de la liberté et de la vie en général. Ils étaient à l'image de Kran leur dieu, purulent et obscène, décadent et maladif. Il fut subitement interrompu dans ses pensées car il aperçut un cavalier surgir à la lisière de la clairière, il ne faisait pas le moindre bruit ce qui était particulièrement inquiétant. Il s'approcha et se découvrit, le Formor était plutôt grand et svelte et son visage d'une grande beauté avait un air soupçonneux. Cet être respirait les ténèbres, ses yeux noirs qui semblaient vide le fixaient d'une manière inquiétante. ''Salut à toi noble Formor que Lug te protège, je suis Grannos prince des Noardiché et poète de son état. Je viens ici en toute bonne foi pour parler de paix entre nos deux peuples.'' Mais le prince Formor ne répondit pas et scrutait les ténèbres comme s'il s'attendait à une embuscade. Contrit par son silence, Grannos s'apprêtait à reformuler sa question lorsqu'une vingtaine de soldats surgirent des sous bois et se ruèrent sur l'ombre Formor, car elle n'avait pas plus de consistance que le vent et les multiples coups portés lui passaient littéralement au travers. Le spectre lança un regard haineux à Grannos avant de s'évanouir. Stupéfait les embusqués se jetèrent sur le traître supposé qui se défendit vaillamment, mais sous le poids du nombre il finit par être occis. Alors qu'il s'apprêtait à rendre son dernier souffle, les boyaux largement répandus, il put reconnaître l'homme qui vint l'achever, ce n'était autre que le général délégué Kronien qui fut mis à l'honneur par Albiorix pour avoir démasqué le traître. Et c'est ainsi que de manière forte habile les Kroniens rendirent difficile l'alliance des rebelles Keltains avec les Formors.

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Chapitre quatrième

''Comment Bàas descendit dans l'autre monde afin de s'enquérir de la destinée de son peuple''

On the album :

7. Baas in the underworld


 

    Le tertre était recouvert d'herbes sèches, brûlées par le froid glacial qui sévissait toujours en cette période de l'année sur cette île. Mais la scène se passait sous terre. Bàas, grande prêtresse des sombres Bodararchand était étendue sur l'autel froid. Son corps d'albâtre magnifique aux courbes généreuses et peint d'entrelacs noirs tremblait convulsivement alors qu'elle rendait son dernier soupir, le sang coulant de sa poitrine percée. Coimlé le sacrificateur soupira en essuyant la lame ensanglantée. Il regrettait ce sacrifice et pria la déesse noire afin qu'il ne fut pas vain. Bàas avait voulu ce sacrifice, elle les avait elle-même persuadés de la nécessité de son sacrifice. Devant l'incohérence des augures elle avait décidé d'aller quérir les réponses aux questions qui les pressaient selon un antique cérémoniel qui n'avait pas été accomplit depuis des centaines d'années. Ils n'avaient plus qu'à attendre les signes, en espérant qu'il y en aurait... Coimlé en doutait et cela le peinait. Il avait aimé Bàas. Il quitta le tertre à reculons les yeux baissés en psalmodiant les litanies d'usage. La cérémonie était terminée maintenant, ''que Mar Macha veille à la destiné de ton âme'' pensa Coimlé en soupirant.

    Après un temps qui lui parut fort long, Bàas ouvrit les yeux. Elle se sentait  agréablement bien, surtout pour quelqu'un qui vient de se faire transpercer le cœur par dix pouces d'acier. L'air lui semblait opaque mais elle voyait pourtant comme en plein jour. Elle se vêtit de ses atours de cérémonies, qui consistait en une longue robe noire brodée de motifs d'argent ainsi que de son précieux torque à tête de corneilles, et se saisit de fine épée à la lame gravée d'ogham. Une fois sortit du tertre elle se retrouva dans une immense lande lugubre battue par les vents. Un silence absurde régnait et les buissons rabougris aux épines acérées qui couvraient le sol restaient parfaitement immobiles sous les assauts de la bise hurlante. Elle avança au hasard dans cette morne désolation. Au bout d'un certain moment, combien de temps ? Elle aurait été incapable de le dire, le temps paraissait figé en ces lieux, elle entendit une musique étrangement gaie et vit un barde qui clamait sa joie en chantant d'improbables mélodies sur la beauté de l'amour et du printemps. Agacé par l'incongruité de ces chants en de si sinistre lieux, elle l'invectiva. ''Eh barde que chantes-tu ici, ne sens-tu pas la morsure du vent, ne vois-tu pas la désolation dans laquelle tu erres ?''. Interloqué, le barde s'arrêta de jouer et la regarda un air stupide figé sur son faciès. Bàas vit alors l'aspect décharné, presque cadavérique du conteur. ''Que dis-tu vieille folle ? Ne sens-tu pas la brise légère chargée de parfums printaniers ? Ne vois-tu pas le paradis s'épanouir sous tes yeux ?'' Agacé par le ton péremptoire de ce grotesque échanson, Bàas tira son épée. ''La folie t'emporte assurément, je me presse d'y mettre fin, en ces terres le miracle du poète ne m'atteindra sûrement pas !'' Et sans tarder, elle occit le barde. Immédiatement celui ci tomba en poussière, seul ses os restés entiers s'éparpillèrent sur le sol décrépit.

    Elle continua d'errer en ces lieux désolés quand elle aperçut une sorte de village, mais il était d'un aspect si vétuste que ses habitants devaient l'avoir abandonné depuis des lustres. Pourtant une clameur s'en élevait. Elle s'approcha furtivement pour identifier l'origine de ce vacarme quand elle vit une foule d'hommes réunie sur ce qui devait être la place de ce village en ruine. Ils s'adonnaient à une sorte de festin et semblaient s'enivrer et prendre grand plaisir. N'y tenant plus, elle se dirigea vers eux et dit. ''Que fêtez-vous en ce sombre jour qui soit digne d'intérêt ?'' Nullement surpris, un homme à l'aspect repoussant lui répondit d'une voix de goret : ''Nous festoyons en l'honneur de notre grande reine, Mar Macha la pourvoyeuse qui nous comble de ses bienfaits ! Viens te joindre à nous et enivre-toi de ses liqueurs divines !'' Mais leurs écuelles étaient remplies de terre et de gravier et Bàas n'aurait pour rien au monde goûté à leur breuvage qui ressemblait plus à de l'eau croupie qu'à de l'hydromel. ''Etes-vous donc tous fous, s'enquit-elle, votre festin est bien triste et vos boissons me répugnent. Quel affront pour la déesse noire, Mar Macha la trois fois victorieuse, vous n'êtes que de sinistres gueux indignes de prononcer son nom.'' Et sur ce, Bàas, qui déjà sur terre avait un caractère quelque peu belliqueux, s'attela à les passer tous au fil de l'épée. Il suffisait de les toucher pour les rendre à la poussière et ils opposèrent une résistance ridicule. Après avoir fini de massacrer ces pauvres hères. elle se reposa, dégoûtée par ces infamies et se disant en elle-même que l'Emain Ablah manquait cruellement à sa réputation et que Mar Macha devait avoir réellement perdu la tête pour tolérer de telles contrefaçons.

    Toujours errante en ce lieu hors du temps et si identiquement morne, elle finit par arriver au pied d'un immense château d'ébène. Il était magnifique mais dégageait une torpeur languissante. De nombreuses effigies de loups et de corbeaux ainsi que d'autres animaux étaient gravées sur la majestueuse porte de bronze qui barrait l'entrée. C'était assurément là que demeure la déesse noire pensa Bàas. Elle clama ''Mar Macha ! Toi qui donne la mort et qui pourvois à la vie ! Toi qui nous inspire et réjoui nos cœurs ! Toi qui nous emplis de ta fureur guerrière et qui guide nos épées ! Ouvre-moi car j'ai à te parler de choses graves en ce jour et l'avenir du monde en dépend !'' Sur ce la porte émit un grondement sourd et s'ouvrit toute grande. Trois immenses hommes à tête de cerf gardaient l'entrée. Ils étaient d'une blancheur immaculée et avaient visiblement été émasculés. Ils chargèrent en émettant des bramements aigus. Bàas eut du mal à s'en défaire, sa fureur semblait l'avoir quittée, ses membres étaient gourds et ses coups d'épée mal assurés. Heureusement les eunuques cornus étaient encore plus maladroits qu'elle. Epuisée elle se rendit dans une vaste pièce qui devait être le cœur de la citadelle. Elle y découvrit une femme d'une grande beauté toute habillée d'un linceul blanc. Une aura lumineuse émanait de son corps qui semblait froide comme celui d'une morte. Une truie infâme et obèse se vautrait non loin d'elle attachée par de lourdes chaînes. ''Que viens-tu en ces lieux quérir mon assistance", dit la femme tout de blanc vêtue, et un froid austère rayonnait de son corps, "Est ce en assassinant mes bougres que tu comptes t'attirer ma grâce ? Car sache que je suis Mar Macha la pourvoyeuse et que nul ici n'est en mon pouvoir !'' Interloquée Bàas regarda la femme qui se prétendait être la déesse noire, non assurément cela ne pouvait être elle, elle était si froide, si rigide. Bàas l'avait déjà approchée en rêve, elle dégageait une aura sans égal. Mais déjà les yeux de la femme blanche l'attiraient, une douce sérénité l'envahissant peu à peu, sa beauté l'hypnotisait... L'ignoble truie poussa un gémissement qui sortit Bàas de sa torpeur. Elle se saisit de son épée, si lentement, et s'approcha de la femme, prétendument déesse, elle brandit son arme et tenta de plonger la lame acérée dans ce corps ohnis, mais ses gestes étaient si lents... L'épée s'enfonça dans la poitrine immobile de l'incarnation, pour toute protestation elle tendit la main et émit une faible plainte. Lorsque la lame l'eut transpercée de part en part, elle émit un hurlement atroce et Bàas crut devenir folle, une douleur abominable gagna son bas ventre et lui fit perdre connaissance.

    Lorsqu'elle se réveilla, elle gisait sur le sol froid de la citadelle. Assis sur le trône en face d'elle une femme pleurait, Bàas sut que c'était Mar Macha, la véritable, celle que sa tribu vénérait depuis des temps immémoriaux. Son visage, d'une beauté à couper le souffle, était ravagé par les larmes et la souffrance, ses yeux étaient d'un noir d'ébène tout comme sa longue chevelure. Elle s'arrêta de pleurer et fixa Bàas. ''Bàas, ma chérie, pour l'éternité je t'en serais reconnaissante, tu m'as délivrée de la fange dans laquelle Kran m'avait plongée. Mais sache qu'en ce faisant tu as commis grand mal. En cette heure je ne puis donner la vie, et son visage exprima une peine infinie, toutes les femmes d'Ultraight seront désormais stériles, tout comme je le suis. Kran m'a volé ma moitié.'' Son regard se fit dur comme l'acier. ''Mais maintenant sonne l'heure de la guerre et de la vengeance.'' Un rictus de haine déforma son visage. ''Sois ma vengeance, mon épée, ma dernière œuvre sera pour toi, tu vas retourner sur la terre des mortels et ensemble nous ferons mordre l'acier à ces hommes contrefaits ! Oui les adorateurs de cet immondice de Kran tomberont par milliers sous le poids de ton glaive."

    Bàas se réveilla de nouveau, nue sur l'autel, du sang coulait de son sexe mais elle n'en avait cure. Elle sentait la force démoniaque qui l'emplissait. Elle sortit du tertre et sentit le vent souffler sur son visage, l'air était frais ici et ô combien plus vivant. Elle retourna au sanctuaire et vit l'étonnement muet de ses frères et sœurs. Coimlé se prosterna devant elle, les yeux écarquillés, et son visage reflétait plus la peur que la surprise. Devant leur air pétrifié elle éclata de rire. ''Vous voilà si contrits de me voir revenir d'entre les morts !'' Ses yeux de braise lancèrent des éclairs, une chaleur surnaturelle émanait de son corps, l'air en était bouillant. ''Relève-toi Coimlé ! En ce jour nous allons occire du Kronien, et ce tant qu'il y en aura de vivant ! La fureur de la déesse noire m'habite et rien ne nous résistera désormais !'' Cela valait toutes les augures du monde, les sombres Bodararchand avaient trouvé leur destinée et plus rien ne pouvait les arrêter.

 

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